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vendredi 2 novembre 2018

John DOS PASSOS « La grosse galette »


Le roman de tous les dangers, de la migraine par intraveineuse, de la spirale infernale, de la démesure érigée en sacerdoce, en profession de foi (mais sans Dieu car c’est DOS PASSOS, et DOS PASSOS ne parle jamais de Dieu). Dernier volet d’une trilogie très ambitieuse, peut-être l’une des plus ambitieuses de toute la littérature : « U.S.A. », où l’auteur va faire revivre l’Histoire et le destin des États-Unis de 1900 à 1930. Une telle fresque – chaque volume mis bout à bout réunit quelque 1700 pages d’écriture minuscule et tassée - n’est bien sûr pas résumable en quelques lignes, aussi me contenterai-je de dresser un plan assez succinct du volume final devant l’ampleur d’une telle lecture.

L’originalité, le talent et le génie de cette œuvre résident dans son plan : l’histoire fictive et romancée de personnages inventés par DOS PASSOS qui évoluent tour à tour (avant de se croiser) dans des États-Unis où après une révolution industrielle très remarquée perce le capitalisme triomphant mais où résistent des groupuscules d’extrême gauche, notamment anarcho-syndicalistes. C’est à la fois le triomphe et le cercueil du libéralisme, l’Eden du confort, du matérialisme et l’enfer de la pauvreté, le règne de la spéculation et celui de la faillite. L’esclavage s’est démocratisé, banalisé, il est devenu salariat.

Nous pouvons « souffler » grâce à des intermèdes sous forme d’actualités d’époque où l’auteur reprend des manchettes et des extraits de journaux et de livres sortis pendant la période où se situe l’action. Il y a aussi ces biographies expresses d’américains, souvent immigrés, qui ont marqué le pays pour diverses raisons. Enfin, il y a ces interventions de « l’œil de la caméra » dans lesquelles DOS PASSOS poétise presque sans ponctuation, le rendu ressemblant à des anecdotes brumeuses ou des cadavres exquis où l’auteur se plait à emmêler le récit à loisir.

Côté fictif, chaque personnage tient une place à part, entière, est présenté avec son vécu, son enfance, son histoire propre. Il va de soi qu’il représente une partie de la société Etats-unienne de ces trois premières décennies du douloureux XXe siècle. Une galerie impressionnante de ces très nombreux américains qui sont à leur manière le nouveau monde en marche (ah ! le rêve américain !). Le génie de DOS PASSOS est de rendre ce véritable labyrinthe littéraire cohérent. Mieux : cette mosaïque est comme imbriquée, ces quatre thèmes qui sont fiction, actualités, souvenirs personnels et biographies, se répondent, se font écho même. C’est tout à fait impressionnant et vertigineux d’imaginer le travail qu’il a fallu abattre pour rédiger puis assembler ces tonnes de notes éparses, de mettre en œuvre d’un côté le scénario fictionnel, d’un autre chaque biographie, chaque souvenir, chaque salve de coupures de journaux. On ne peut que se sentir minuscule, désorienté. Comme le tout est mêlé, il peut être difficile de s’y retrouver mais la réaction première ne peut être que l’admiration et l’ébahissement devant l’immensité du travail accompli par un DOS PASSOS qui fait preuve d’un exceptionnel talent en peignant cette fresque à couper le souffle. « U.S.A. » est à coup sûr l’un des grands miroirs littéraires du XXe siècle, l’un des plus aboutis, des plus affolants. « La grosse galette » le clôt, comme un désenchantement, un échec, sauf celui de l’égoïsme : « Mais laisse-moi faire ma petite ! Je vais leur montrer de quel bois je me chauffe. Dans cinq ans, ils viendront à moi en rampant sur le ventre. Je ne sais pas comment ça se fait, mais je flaire les grosses affaires, la grosse galette ».

Mais c’est aussi le combatif DOS PASSOS qui trempe sa plume dans le vitriol. Il est encore en partie bercé par l’idéal gauchiste, que l’on pourrait définir comme anarcho-communiste. « Le 42ème parallèle » a été écrit en 1930, « L’an premier du siècle » en 1932 et cette « Grosse galette » en 1936, juste avant que l’auteur ne bascule dans l’autre camp. Pour l’heure, il est encore bien encré le poing levé contre les injustices, réclame vengeance : « … dans le bureau de la Loi nous sommes adossés contre le mur, la Loi est un gros homme aux yeux coléreux dans un large visage de citrouille. Il est assis et nous regarde fixement, nous autres les étrangers touche-à-tout, tandis qu’à travers la porte les soldats laissent dépasser leurs fusils ils montent la garde devant les mines, ils établissent le blocus autour des cuisines de secours, ils ont coupé la grand-route dans la vallée, les hommes payés avec leurs fusils sont prêts à tirer (ils ont fait de nous des étrangers dans le pays où nous sommes nés, ils sont l’armée conquérante qui s’est infiltrée dans ce pays sans qu’on s’en aperçoive, ils ont saisi par surprise les sommets des collines, ils lèvent les impôts et se tiennent aux puits des mines ils se tiennent aux élections ils sont là présents quand les huissiers emportent sur le trottoir les meubles de la famille chassée de son taudis de la cité, ils sont là quand les banquiers font vendre une ferme, ils sont en embuscade et prêts à abattre les grévistes qui marchent le long de la route qui monte et descend vers la mine ceux que les fusils ont épargné ils les mettent en prison) ».

Un monde révolu ? L’œuvre de DOS PASSOS est frappante par sa modernité, l’exigence de son travail, son audace saisissante dans le copieux volume « U.S.A. » qui regroupe l’intégralité de la trilogie. En fin de volume, toutes les citations des trois livres sont répertoriées. DOS PASSOS a même écrit un « dictionnaire U.S.A. » dans lequel il note par ordre alphabétique tous les mots commun méconnus mais aussi tous les personnages historiques présents dans l’œuvre. « U.S.A. » est en quelque sorte le « Guerre et paix » états-unien, une épopée pharaonique, titanesque, visionnaire même, où rien n’est laissé au hasard. DOS PASSOS a failli tomber dans l’oubli, les raisons sont sans doute nombreuses. Mais il serait très dommage de passer à côté de cette peinture d’envergure même s’il faudra s’accrocher au pinceau.

Détail amusant pour vous aider à décompresser après cette chronique : la traduction à laquelle je me suis frotté date de 1973. À cette époque, les anglicismes et les coutumes outre-Atlantique ne semblent pas avoir encore envahi la France, certaines notes de bas de pages expliquent ce qu’est du pop-corn, un hot-dog ou un barbecue. « La grosse galette » est le point final d’une trilogie gigantesque qui en fait sa rareté.

(Warren Bismuth)

mercredi 31 octobre 2018

Robert PINGET « L'affaire Ducreux et autre pièces »


Au menu de ce petit florilège théâtral quatre courtes pièces. « L'affaire Ducreux » : monologue d'une vieille dame qui peine à trouver ses mots après la mort d'un enfant, Antoine, trucidé dans une forêt. Entre traumatisme, folie, irréalité, confusion. Témoin, victime, responsable, coupable ? À vous de jouer.

Puis tout autre chose : les trois autres pièces sont définitivement placées sous le signe de l'absurde et du burlesque. « De rien » est un face-à-face entre deux personnages qui parlent pour ne rien dire, les sommets de l'absurde sont atteints. Même recette pour « Nuit », sauf que là vous aurez en cadeau très spécial la lecture du dénouement du « Don Quichotte » de CERVANTÈS (donc à ne pas lire pour un lectorat qui souhaiterait s'attaquer à l'épais chef d’œuvre sans qu'on lui en dévoile les dernières lignes).

Le volume se clôt avec « Le bifteck », la plus longue des quatre pièces, sept personnages dont deux couples cette fois-ci, pour une conversation sans queue ni tête autour d'une table pleine de victuailles. De digressions en monologues involontaires en passant par les tirades interrompues en permanence, on ne peut que devenir hilare. On pense bien sûr au BECKETT de « En attendant Godot » (mais pas seulement) avec un impeccable théâtre de l'absurde maîtrisé de bout en bout et qui fait franchement rire. Ces non-sens qui s'accumulent à un rythme effréné paraissent tels une folie douce, on en oublierait presque la première pièce horriblement sombre.

Quatre pièces en moins de 100 pages, pas une seule à jeter, un bien bel investissement que cette « Affaire Ducreux ». Je découvre enfin l'écriture et l'univers de PINGET, j'y reviendrai sans aucun doute, d'autant que vous devez peut-être commencer à constater que j'ai une attirance toute particulière pour les Éditions de Minuit, et leur théâtre est de grande qualité, varié, parfois devenu classique, donc plaisir total. Peut-être faut-il lire justement les sélections théâtrales des Éditions de Minuit si vous êtes dans l'absolu rétifs à cet exercice, certains volumes pourraient bien vous faire changer d'avis. Recueil sorti en 1995, parfait pour un grand moment de détente si l'on oublie la première pièce pour se la lire séparément en d'autres circonstances ou dans un autre état d'esprit. Elle vaut également le déplacement, pour des raisons différentes des trois autres. Paru en 1995, l’une des pièces avait déjà été éditée en 1973, une autre en 1981. PINGET nous quitte en 1997, ce bouquin est sa dernière contribution aux Éditions de Minuit.

www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 28 octobre 2018

Denis RIGAL « Un chien vivant »


Denis RIGAL se considère comme un chien vivant. Étudiant en France en pleine guerre d'Algérie, il va de fait se trouver sursitaire pour son incorporation à l'armée (donc en Algérie) jusqu'aux accords d'Évian de 1962. Mais rembobinons le film : RIGAL est un fils d'anarchiste, lui-même plutôt orienté vers l'anarcho-syndicalisme et les idéaux libertaires. Natif de Brioude, Haute-Loire, il « monte » à Clermont-Ferrand, préfecture du Puy de Dôme, dans les années 50 pour ses études. Là, en plus de la grande ville, il découvre d'un côté la passion de la littérature, de l'autre le militantisme dit de gauche, celui qui s’oppose à la guerre.

Clermont-Ferrand possède un évident ancrage contestataire, syndicaliste, militant. Pour RIGAL c'est le lieu rêvé. De manifs en meetings, il va peaufiner ses convictions, se frotter à l'extrême droite, s'asseoir sur certaines illusions ou utopies politiques. Dans ce petit bouquin il raconte la vie dans une ville moyenne de province alors que l'on est étudiant, militant, et que la guerre se déroule, loin, de l'autre côté de la Méditerranée.

Plus prosaïquement il rappelle la vie locale, purement auvergnate, purement clermontoise : les ouvriers de Michelin, les rues de Clermont, les petits bistrots, les rapports tendus entre français et immigrés, le racisme ambiant. Mais la révolte, mais l'engagement politique, syndical, et puis les « traditions » sociales locales. Pour embaucher chez Michelin par exemple : « Avant d'embaucher un jeune rural, on se renseignait auprès des notables du village : le maire, pourvu qu'il soit de droite, et le curé ; jamais l'instituteur ; je suppose que les choses ont changé : il n'y a plus beaucoup de prêtres, on ne peut même plus être certains qu'ils votent à droite et un bon nombre d'entre eux ne considèrent pas que le service de dieu doivent inclure la délation ».

Mais attention, ce n’est pas du tout un récit nombriliste puisque l’auteur va brièvement rappeler les évènements de Budapest en 1956 ainsi que la « disparition » de Maurice AUDIN en 1957, des petites touches très politiques qui viennent des tripes et, tout en restant objectif, il dénonce et prend position : « Mais il faut d’abord, dit la sagesse populaire, balayer devant sa porte : notre conscience avait à s’occuper des crimes de l’Armée française, qui se commettaient en notre nom, et qu’on nous demandait d’approuver ; pour les torts du FLN, c’était à ses militants de s’en soucier (ce que très peu faisaient). La question obsédante était la même pour tous les jeunes français : comment éviter de faire cette guerre ou, pour ceux qui y étaient, en revenir vite et vivants ».

RIGAL est ce vieux bonhomme toujours lucide qui se souvient. Il avait pensé à la désertion. La fin de la guerre sans nom tranchera pour lui. Ce qu'il est devenu, il ne le dit pas. Pour lui l'essentiel est de déterrer les souvenirs d'une période précise, celle de la guerre d'Algérie, en un lieu très précis, celui de l'Auvergne, et faire revivre toutes ces organisations politiques et syndicales qui se déchirent à l'époque sur la situation outre-mer. La parution de ce petit bouquin est l’œuvre des Éditions L'Apogée en 2018, un témoignage vif et sans nostalgie, livré comme un bouquet de fleurs épineuses.

http://www.editions-apogee.com/

(Warren Bismuth)

vendredi 26 octobre 2018

Glendon SWARTHOUT « Le tireur »


L’attirail complet d’un certain registre de roman western est ici réuni. Certes il n’y a ni indiens, ni trains, ni bétail. En revanche présence imposante – et c’est un euphémisme - du bon vieux cowboy solitaire en la personne de John Bernard Books, l’une de ces légendes de l’ouest spécialiste dans l’art du maniement de revolvers en état de légitime défense (ou supposé comme tel). À 51 ans, il apprend de la bouche du bon docteur Hostetler, qui lui avait autrefois sauvé la vie après qu’une vilaine balle ait crevé sa peau quelque part, qu’il est atteint d’un cancer dont il ne réchappera pas. Nous sommes le 22 janvier 1901, la reine Victoria d’Angleterre vient de casser sa pipe ce même jour.

Le journal de ce 22 janvier va rythmer la désormais fin de vie de Books qui va le feuilleter jusqu’à l’ultime ligne en direct de la chambre qu’il a louée à El Paso dans la bonne auberge de la veuve Rogers dont le fils Gillom est fasciné par la personne de Books et désire même lui ressembler jusqu’au mimétisme. Madame Rogers, tout d’abord très rétive à la venue inopinée d’un type au CV aussi chargé (plusieurs dizaines de morts à son actif) finit par s’assagir et tous deux vont s’apprivoiser.

Côté Books, la nouvelle de sa mort prochaine se répand comme une traînée de poudre et de nombreux professionnels vont user d’inventivité pour gagner de l’argent sur le cadavre ou le souvenir de Books. Ils vont tour à tour défiler dans sa chambre pour lui faire des propositions plus ou moins malhonnêtes. Même l’ancienne maîtresse de Books va venir tenter sa chance en l’amadouant. Bien sûr, devant de telles cupidités, les armes vont s’exprimer, pas toujours de la plus brillante des manières. Si d’un côté Books prépare sa mort (il sait que ce fameux journal du 22 janvier 1901 est le dernier qu’il lira de toute sa vie), il est contraint à agir rapidement avec certains freluquets qui voudraient abuser de lui. Et puis à El Paso vivent aussi de fines gâchettes, des sortes de concurrents dans la réputation, des cadors, des caïds qu’il souhaiterait expédier à tout jamais dans un grand trou. Pour tenir le coup (de fusil), il va avoir recours au laudanum, puissante drogue liquide qui l’aidera à anesthésier les douleurs de plus en plus fréquentes et insupportables.

Un western à classer définitivement parmi les classiques du genre, une franche réussite. Puissant, lent, l’atmosphère poussiéreuse est parfaite pour un carnage final entre les murs encore tremblants du saloon Le Constantinople, l’auteur s’amusant à ce moment-là à faire partager son goût et sa connaissance pour l’anatomie humaine. Précision et cours professoral en règle. Ce héros solitaire, Books, prend tout de suite aux tripes, un peu comme certains personnages inoubliables de la saga « Lonesome Dove » de Larry MCMURTRY (dont je ne venterai jamais assez les mérites).

Pour en revenir à ce « Tireur », je dois partir sans tarder à la chasse à l’adaptation de Don SIEGEL sous le nom « Le dernier des géants » sortie au cinéma en 1976, avec John WAYNE dans le rôle principal, ce film manque à ma culture personnelle, et la lecture du roman m’a comme qui dirait donné une envie irrépressible de me frotter au film. Ami.e.s mécènes bienvenu.e.s.

« Le tireur » n’est pas une vraie nouveauté, loin de là, puisqu’il paraît tout d’abord en 1975 en français sous le nom « Une gâchette ». C’est en 2012 qu’une nouvelle traduction sortie chez Gallmeister le renomme « Le tireur », 20 ans après la mort de l’auteur. Une réédition poche vient tout juste de sortir, à nouveau chez Gallmeister. Et je vous conseillerais bien de ne pas la louper, histoire que la poudre ne parle pas une nouvelle fois. Vous voilà prévenu.e.s.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 18 octobre 2018

Dario FO & Franca RAME « Couple ouvert à deux battants »


Reconstituons tout d’abord le contexte de cette pièce de théâtre dans laquelle un couple échange sur l’amour libre. Les deux auteurs de la pièce sont mari et femme dans le civil, et cette fiction n’en est pas vraiment une puisqu’elle puise dans l’expérience de leur couple, ce qui laisse supposer qu’elle fut difficile à écrire.

Le mari d’Antonia (dont nous ne connaîtrons pas le prénom) peut s’enorgueillir de posséder plusieurs maîtresses, ce qui met sa femme dans un état de dépression presque constant avec tentatives de suicide et introversion. En un sens le mari culpabilise et propose à Antonia une union libre où elle pourra elle-même et à sa guise choisir ses amants en toute liberté. Elle pourra séduire à son aise pour se rassurer qu’elle est encore femme et non pas « femme de ». Mais le jour où Antonia annonce à son mari qu’elle vient en effet de dénicher la perle rare, il n’est plus du tout aussi convaincu de la perspicacité de son offre et devient subitement et maladivement jaloux.

Dario FO, disparu en 2016, fut l’un des grands théâtreux. À la fois dissident, clown, libertaire engagé, il dynamita l’ordre établi par un théâtre loufoque, burlesque mais toujours très contestataire. C’est encore le cas ici où, dans une pièce écrite à quatre mains avec sa femme Franca RAME, ils bousculent ensemble les conventions du couple, osant discuter à bâtons rompus sur l’amour libre. Mais attention, si le fond est sérieux voire tragique, la forme est là encore fort burlesque avec des situations cocasses, très drôles, jusqu’aux mises en scènes hilarantes du suicide d’Antonia. La pièce est courte, 72 pages, parfaitement rythmée, rapide, rendant ce face-à-face rigoureusement décalé. Le social est cependant très présent : l’homme n’a pas de nom, comme pour bien préciser qu’un mufle pareil ne mérite pas qu’on le nomme, alors que sa femme, en souffrance, paradoxalement existe par son identité. En filigrane, on perçoit le thème du féminisme.

Cette pièce de pure régalade vient d’être rééditée en 2018 par L’Arche Éditeur, elle avait été traduite pour la première fois en France en 1983. Derrière le sujet grave, c’est un vrai bol d’air, un feu d’artifice de dialogues croquignolets qui nous sautent à la figure et nous rappellent que Dario FO fut l’un de ces êtres immensément talentueux qui devrait être plus souvent étudié.


(Warren Bismuth)

Frédéric SONNTAG « B-Traven »


Véritable moment de grâce : une pièce de théâtre polyphonique et résolument moderne sur la vie, ou plutôt la tentative de reconstitution de la vie de B-TRAVEN, l’énigmatique auteur insaisissable qui a parcouru le monde. Cinq histoires distinctes. Celle d’Arthur et Léon entre 1914 et 1940, Léon c’est TROTSKI, Arthur étant Arthur CRAVAN, poète et boxeur contestataire. L’histoire de Dalton entre 1947 et 1955 dans laquelle il va être fortement question de cinéma. Cinéma aussi mais pas seulement pour l’histoire d’Olivier (1994) et celle d’Alex (2009) qui sont par ailleurs reliées et dont la première commence dans un squat. Quant à l’histoire de Glenda en 1977, elle est celle de deux journalistes cherchant à écrire une biographie de B-TRAVEN à partir de documents et de témoignages.

Nous avons déjà présenté B-TRAVEN dans ce blog :
Aussi attardons-nous ici sur la pièce de théâtre. Elle se joue donc sur plusieurs époques avec différents personnages mais aussi différents lieux et contextes. Le tour de force de Frédéric SONNTAG est de la mener comme un polar, avec ses questionnements, ses rebondissements. Retracer la vie d’un homme aussi mystérieux que B-TRAVEN va s’avérer ardu pour ne pas dire impossible. En effet, de fausses pistes en fausses preuves, de légendes urbaines ou non en impasses, aucune suggestion ou piste ne semble véritablement fiable.

Cette pièce évoque toutes ces légendes, comme celle qui a tenté de faire croire que l’auteur du « Trésor de la Sierra Madre » ou encore du « Vaisseau des morts » et autre « La révolte des pendus » aurait été le commanditaire sinon l’assassin de TROTSKI (ce dernier étant aussi l’objet d’une enquête dans la pièce puisqu’il aurait été figurant dans un tout vieux film). B-TRAVEN a été toute sa vie un artiste politisé mais reclus, loin du progrès et des micros, vivant chichement et se contentant de peu. Anarchiste à la fois collectiviste et individualiste, personnage ô combien complexe qui file entre les doits telle une anguille. Pourtant la rumeur le fit passer pour le fils illégitime du Kaiser GUILLAUME II.

Cette pièce est assez magique : plus les protagonistes tentent de suivre les fils en déliant les nœuds, plus ces derniers se multiplient. Tentative labyrinthique pour faire indirectement parler un homme qui toute sa vie s’est tu et terré. Les situations en deviennent parfois comiques. En fond il est question de la lutte révolutionnaire aujourd’hui, ses fondements, ses enjeux, son impact.

Sans mauvais jeu de mots, je serais tenter d’écrire que nous avons là une pièce maîtresse, pièce par ailleurs mise en scène le 12 mars 2018 par le même Frédéric SONNTAG. Dans le style on détient là un vrai petit bijou à la fois drôle, plein de suspens et historiquement documenté (mention spéciale pour l’histoire politique et saisissante de l’implantation de Coca-Cola en Amérique du sud). On y croise au détour de quelques pages l’ombre et la plume de Rosa LUXEMBOURG ou encore celles du sous commandant MARCOS, puisque bien sûr cette aventure un brin rocambolesque nous amènera jusqu’au Chiapas, où B-TRAVEN a longtemps vécu. Quant à la plume de B-TRAVEN, elle est elle-même bien représentée, régulièrement, par le biais de phrases cueillies çà et là, insurrectionnelles.

« Je n’ai pas envie d’être de ces gens qui se
tiennent sous les feux de la rampe. Comme
travailleur, je me trouve immergé au sein de
l’humanité, anonyme et obscur
comme tout ouvrier qui apporte son lot de
contribution pour faire progresser l’humanité. Mes
œuvres ont de l’importance, moi, je n’en ai pas ».

Pourtant les protagonistes de cette pièce essaieront de le hisser pour le mettre sous les feux de la maudite rampe. En vain. Pourtant la propre femme de B-TRAVEN est interviewée. Pourtant le perroquet empaillé du romancier tient un rôle prépondérant dans cette affaire compliquée. Pourtant de nombreux témoins vont être visités. Mais B-TRAVEN reste le mystère qu’il a bâti, impalpable et pourtant si présent. Une biographie qui risque fort de finir en eau de boudin.

« Ma biographie ne vous décevrait pas, mais elle ne
regarde que moi et je veux la garder pour moi.
La biographie d’un créateur n’a aucune importance.
Si la personne ne peut pas être reconnue ou comprise
Par son œuvre, alors elle ne vaut rien,
Pas plus que son œuvre ».

B-TRAVEN aura ainsi vécu en homme libre de toutes contraintes, dissimulé quelque part dans la jungle, loin des projecteurs. Et pour parvenir à un tel degré d’invisibilité, croyez-moi, il faut une sacrée dose de génie. John HOUSTON n’aurait pas contredit, ne reconnaissant pas le romancier pourtant sur le tournage de l’adaptation cinématographique du « Trésor de la Sierra Madre », qui tirera discrètement sa révérence en 1969.

« Quand je sentirai venir ma fin prochaine,
je me réfugierai comme un animal sauvage
dans la brousse la plus touffue,
où personne ne pourra me suivre ».

Cette phrase est celle d’un certain RET MARUT, l’un des pseudonymes de B-TRAVEN, ils sont plus d’une trentaine, comme pour mieux brouiller les pistes. Mission impeccablement accomplie pour SONNTAG et Les Éditions Théâtrales qui ont sorti cette perle en 2018.


(Warren Bismuth)

mercredi 17 octobre 2018

Marcel MOREAU « À dos de Dieu ou l’ordure lyrique »


Un long poème, comme une longue complainte, une révolte. En fond, mais loin derrière dans le tableau (quoique), la France de mai 68. Et tout devant, l’Ordure, qui prend diverses formes. Qui d’ailleurs ne prend pas racine en Hexagone mais en Suisse, avec les éboueurs. Beffroi, la pourriture incarnée, mi-homme mi-déchet. Beffroi : « la BÊte semant l’efFROI », anti-héros qui remue les tripes. Son monde s’entoure de déjections, de sperme, d’urine, de vomissures, de violence, d’odeurs nauséabondes, de situations répugnantes. Il y entraîne Laure, mais aussi MOREAU, oui oui, l’auteur, acteur de son propre livre, simple spectateur serait-on tentés d’écrire. MOREAU, écrivain imbibé, suintant, s’immisce visiblement contre son gré, devient témoin des atrocités, élément au cœur de l’obscénité faite de bacchanales, d’orgies pisseuses, poisseuses, du foutre qui gicle sur les corps, les murs, le sang. SADE au pays de l’abjection incarnée, des miasmes, des odeurs fétides, de la pourriture, du rebut. MOREAU ne contrôle plus Beffroi, c’est Beffroi qui dicte à la plume de MOREAU.

MOREAU revendique son attirance vers CIORAN. Ce poème halluciné en prose sonne comme un chant désabusé dans un pur nihilisme définitif. Violence de l’écriture, dure, rythme rapide, haché, nerveux, sonore, sentant le pet et le purin. Certains passages semblent tenir du cadavre exquis, même si dans ce récit aucun cadavre n’est vraiment exquis.

Liberté absolue du style : phrases très longues, néologismes en pagaille, des points en fins de phrases mais pas de majuscules ensuite, comme si le texte était un tout, une matière soudé, indivisible, un excrément compact. Nous avons le sentiment de nous noyer dans un immense chaudron bouillonnant aux larges bords, sans espoir de s’extirper. Fange épaisse rappelant des sables mouvants. L’auteur est à bout de nerfs, de souffle, de sudation, de vin. Il termine l’épreuve en lambeaux : « Sur son banc, l’auteur a le regard fixe. Il cuve après la noire ivresse. Il est bien seul avec les derniers échos du long cri qu’il vient de pousser. Avec ses plaies, ses misères, ses brûlures. Il ne crée rien qui ne laisse de traces. Jamais il n’en est quitte à bon compte. Derrière les actes individuels les plus fous de l’histoire individuelle ou collective, il sait qu’il y a toujours un vocable, une combinaison verbale, une rumeur. C’est vers ce feu central qu’il se dirige, obstinément, maniaquement, passionnément ». On croit voir ensuite le stylo tomber de ses mains, rouler dans le caniveau, rejoignant les détritus tandis que MOREAU entame une longue gueule de bois.

En préambule MOREAU prévient, froidement, à propos des conditions d’écriture de ce poème : « J’étais sûrement sous l’effet d’un breuvage méchant, un mélange de transe bachique et de verbale beuverie, tout cela destiné à s’achever en craquement de nerfs ou pénurie de respiration. Il y a une noirceur de sons qui interdit au bonheur musical de surgir, d’éclairer le texte ». En toute fin d’ouvrage il récidive, mais comme pour nous remercier d’avoir terminé sa prose : « Cela ne servirait à rien d’interroger l’auteur, hagard sur le banc. D’essayer de savoir ce qu’il a voulu dire. Il est déjà ailleurs, dans l’irremplaçable esclavage d’un autre livre ». Car MOREAU a écrit. Abondamment. Il a passé sa vie, faite de hauts et de bas, à écrire. Plus de 50 livres publiés depuis son premier en 1962 alors qu’il avait 29 ans. « À dos de DIEU » fut tout d’abord publié en 1980 après de nombreux refus et des réécritures. Aujourd’hui sort une réédition pour inaugurer une toute nouvelle collection de chez Quidam Éditeur, Les Indociles.


(Warren Bismuth)