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lundi 31 octobre 2022

Victor HUGO « L’année terrible »

 


Ce mois-ci le choix se resserre pour notre challenge « Les classiques c’est fantastique » initié par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores. En effet, il nous a fallu choisir entre deux monstres sacrés de la littérature française : Victor HUGO et Marcel PROUST. Je me suis pour ma part tourné vers le barbu et son très long poème « L’année terrible ».

La particularité du poème « L’année terrible » est qu’il relate les événements survenus en France entre août 1870 et juillet 1971, après un prologue dédié aux révolutionnaires de 1789. Cette période de 1870 et 1871 fut « terrible » à bien des égards. Dans ce poème majoritairement en alexandrins, tour à tour HUGO se fâche, se confie, dissèque la situation politique et social du pays alors qu’il vient tout juste de rentrer en France après un exil de vingt ans.

La guerre franco-allemande tout d’abord, Sedan et la déroute de l’armée française. HUGO se fait (trop ?) grandiloquent, agressif, surchauffe par des envolées lyriques cocardières et revanchardes, dénonce et menace. Attention les références historiques ou mythologiques sont nombreuses et peuvent gêner la lecture. Ses vers sont puissants, mais empreints d’une certitude qui peut donner le tournis. HUGO se place en homme de la contestation, en porte-parole belliqueux d’une France exsangue, supplie de se référer au système des Etats-Unis, prenant sociétalement exemple sur eux (le Président LINCOLN a été assassiné cinq ans auparavant).

Puis vient la révolte du peuple de Paris affamé. Malgré ce qu’il a pu écrire précédemment dans ses alexandrins, il se fait maintenant méfiant, distant envers ceux qu’il nomme les « ignorants ». La foule se soulève, HUGO reste droit dans ses bottes, attentiste en diable. D’autant que sa vie privée est constellée de drames, notamment le décès soudain de son fils Charles en mars 1871, et enterré le jour même de la proclamation de la Commune de Paris, le 18 mars.

HUGO tente de surnager, insiste sur sa tragédie personnelle, vante les mérites de ses enfants restants, mais bien vite revient au combat par sa plume. Etonnamment, ce n’est que lorsque la Commune de Paris est renversée et que les versaillais reprennent le pouvoir que le poète semble enfin voir en ce mouvement social une grande force. Contrairement à ce qui a pu être dit et écrit ici et là, HUGO n’est pas entré en lutte dès le début de la Commune (et comme elle ne dura que deux mois, il n’est pas exagéré d’écrire qu’il l’a en partie loupée). Voici ses vers sur la société écrits en mai 1871, alors que la Commune tient encore debout, mais plus pour très longtemps :

« Au sauvage embusqué dans la forêt du mal ;

Elle [la société, nddlr] répond de tout ce que peut faire l’homme ;

La bête fauve sort de la bête de somme,

L’esclave sous le fouet se révolte, et, battu,

Fuit dans l’ombre, et demande à l’enfer : Me veux-tu ?

Etonnez-vous après, ô semeurs de tempêtes,

Que ce souffre-douleur soit votre trouble-fête,

Et qu’il vous donne tort à tous sur tous les points ;

Qu’il soit hagard, fatal, sombre, et que ses deux poings

Reviennent tout à coup, sur notre tragédie

Secouer, l’un le meurtre, et l’autre l’incendie ! ».

Oui, HUGO use et abuse du point-virgule, cette ponctuation hybride. Mais revenons au fond de sa pensée. HUGO souffre dans ses entrailles, et peut-être minore-t-il la douleur du peuple, il ne semble en tout cas pas la prendre à sa juste valeur, jusqu’à ce que les nombreux massacres et autres exactions de l’armée versaillaise soient enfin dévoilés.

HUGO est victime d’une tentative d’assassinat à Bruxelles, suivi d’une expulsion de Belgique, il plie mais ne rompt pas. Il veut se faire prophète, mais paraît pourtant écrire si loin du peuple, si loin de l’enfer quotidien de la masse. Il ne se prive pas d’un ton empreint d’une certaine condescendance et n’évite pas les paradoxes, les contradictions de sa pensée. Tour à tour, et en quelques mois voire quelques semaines d’humeur vengeresse puis humaniste, il semble isolé sur la scène politique, s’agitant pour qu’on le lise, le comprenne, lui l’intellectuel un peu trop sûr de lui en campant sur ses acquis.

Il n’en reste pas moins que « L’année terrible » est un sacré exercice de style, un grand tour de force, près de 300 pages en alexandrins, pleine d’un langage certes élitiste mais ciselé à l’extrême, malgré quelques rimes « faciles » (je sais, c’est très aisé de déclamer ce point de vue le cul vissé sur un fauteuil quelque 150 ans après les faits). Malgré ses défauts, son ton, ce poème écrit « en direct », donc sans recul aucun, est une radiographie sensible et parfois désespérée de 1870/1871 dans ce pays de France, et malgré, je le répète, cette certitude d’une toute puissance qui autorise un certain mépris, sûre de l’écho à venir. Texte non dénué d’intérêt, même s’il se focalise de manière un peu nombriliste sur Paris.

 (Warren Bismuth)



jeudi 27 octobre 2022

Dario FO « Mort accidentelle d’un anarchiste »

 

Rappelons les faits : décembre 1969, une bombe explose à Milan, Italie, place Piazza Fontana, faisant seize morts. Elle est tout d’abord attribuée aux anarchistes (la fin des années 60 est bouillante sur le front social et les grèves nombreuses en Italie), un vrai coup de filet policier au sein des milieux anarchistes se produit 24 heures après l’attentat terroriste. La vérité est pourtant ailleurs : cette explosion est en fait due à des organisations néofascistes en lien avec le gouvernement conservateur de l’époque, en vue de neutraliser la grogne sociale mais aussi de provoquer un état d’urgence. Ce n’est qu’en 2005, soit 36 ans après les faits, que les milieux anarchistes seront enfin innocentés.

Il n’empêche. En décembre 1969 les arrestations de militants libertaires sont nombreuses, dont celle de Giuseppe PINELLI, cheminot et militant anarchiste. Sa garde à vue ne devait légalement durer que 48 heures, mais elle joue les prolongations 24 heures supplémentaires… Et dérape. Lourdement. Au bout du compte, une défenestration du militant. Version officielle : suicide. Bien sûr il n’en est rien, il s’agit bel et bien d’un assassinat après des violences physiques perpétrées par les représentants de l’ordre. C’est ainsi que débutent les terribles années de plomb en Italie.

Le texte de Dario FO relève du génie littéraire dans cette pièce de théâtre mettant en scène les faits, s’appuyant sur les procès verbaux, sur les déclarations d’époque, bref, documentant au maximum son travail. Mais le coup de bluff est de transformer cette tragédie en farce irrésistible. Dario FO s’en explique dès la préface. Devant le grotesque de la réalité, il était plus que nécessaire de réagir par le grotesque. Mais attention, le fond du texte est on ne peut plus sérieux.

Mais plantons donc le décor de la pièce. Une arrestation, celle du Fou, peu après l’attentat de la Piazza Fontana. Ce Fou, personnage central de l’action, paraît très aux faits des vérités cachées quant à la mort suspecte et récente de Giuseppe PINELLI. Il est interrogé par les autorités, mais grâce à un tour de passe-passe ingénieux, il se glisse tout à coup dans une posture de juge et interroge le préfet ainsi qu’un commissaire chargé de l’enquête, puis est bientôt épaulé par une journaliste cherchant à éclaircir les nombreux flous et contradictions de la version officielle. La suite est jubilatoire, entre situation kafkaïenne, mensonges d’État et démonstrations implacables du « juge », ce texte se savoure avec une rare délectation. Le cocasse côtoie sans filtre le tragique. FO, en grand funambule de la mise en scène déploie un talent hors normes pour rappeler cet épisode dramatique de l’histoire politique italienne.

Plus nous avançons dans le texte, plus il prend une couleur politique et devient un document à charge contre l’État et la police italiens, plus il démontre avec évidence le complot sciemment exercé et orchestré au sommet du pouvoir. « N’oublions pas que notre cheminot était au courant du fait que le groupe anarchiste romain était infiltré par un tas d’espions et d’indicateurs… Il l’avait même dit au danseur. ‘La police et les fascistes se servent de nous pour provoquer les désordres… Il y a dans vos rangs un tas de provocateurs à leur solde… ils vous mènent là où ils veulent… et ça retombera ensuite sur toute la gauche’ ».

Pièce à la fois subversive, politique, dissidente, le tout sous forme de chronique judiciaire, elle fut écrite peu après les faits qu’elle narre. C’est en 1970 que FO prit la plume pour remettre de l’ordre dans la « vérité » officielle. Il lui en coûtera : des représentations de sa pièce seront annulées, la police lancera de fausses alertes d’attentats à la bombe dans les théâtres. Mais rien n’y fera. Ce texte DEVAIT vivre, DEVAIT être porté au-delà des frontières. Aujourd’hui, les éditions L’arche édite pour la troisième fois depuis 1983 ce texte référence, ce brûlot exceptionnel et peut-être inégalé qui, au-delà du fait divers proprement dit (façon de parler), démontre que des dérapages dévastateurs peuvent être sciemment mis en place par les gouvernements afin de provoquer la psychose dans une population. Ici l’exemple est frappant et laisse pantois.

« Le scandale est le meilleur antidote au pire des poisons, qui est la prise de conscience du peuple. Si le peuple prend conscience, nous sommes foutus ! ». Dario FO reçut en 1997 le prestigieux Prix Nobel de littérature.

Il est rare que je cite la dernière phrase d’une œuvre. Pourtant ici, et sans dévoiler la teneur du texte, elle est comme un ultime slogan contestataire profondément universel : « Nous sommes dans la merde jusqu’au cou et c’est bien pour ça que nous marchons la tête haute ! ». C’est peut-être LA pièce de théâtre à lire avant toutes les autres.

https://www.arche-editeur.com/

(Warren Bismuth)

lundi 24 octobre 2022

Craig JOHNSON « Tous les démons sont ici »

 


En cette année 2022, je me suis lancé pas mal de défis littéraires, et notamment celui de lire dans l’ordre la série romanesque du shérif Walt Longmire du facétieux Craig JOHNSON lancée par Gallmeister en 2009 pour la version française et qui fêtera son quinzième volume dans les jours à venir avec « Le cœur de l’hiver ».

Ne nous mentons pas, il y a une addiction à suivre les enquêtes de ce shérif original et décalé (mais peut-être pas autant que le reste de son équipe et de ses proches). Et si je m’arrête sur « Tous les démons sont ici » pour vous présenter cette série, c’est que d’une part cet épisode intervient après une existence de cinq ans de la série chez Gallmeister, mais aussi parce que son scénario m’a été vanté par une sorte de spécialiste de la série.

Walt Longmire est le shérif du comté le moins peuplé de l’Etat du Wyoming. Seulement tout n’y est pas tout rose et, au cœur de ces montagnes pouvant culminer à 4000 mètres, les coups bas sont nombreux. Dans ce tome, Longmire, veuf inconsolable et carcasse de près de 2 mètres s’élevant au-dessus du sol, va devoir affronter une bande de prisonniers psychopathes qui ne vont pas tarder à s’évader, tandis qu’un exemplaire de « L’enfer » de DANTE ne va pas le quitter tout au long de cette éprouvante enquête.

D’ailleurs, est-ce vraiment une enquête ? Dans cet épisode, nous savons dès le début à peu près tout ce qui s’est déroulé de sanglant et qui a fait que les trois hommes traqués ont été fait prisonniers. L’histoire est en quelque sorte ailleurs, comme souvent chez Craig JOHNSON. Dans cette triplette, une silhouette se dégage, celle de Raynaud Shade, un fondu borgne (il s’est arraché son œil lui-même) se riant de la souffrance, de la douleur et de la mort. « J’avais côtoyé des fous dans ma vie, mais aucun n’était doué de la malveillance pure dont cet homme paraissait pétri ».

Dès le début de cette aventure, nous connaissons les pedigree des hommes recherchés, dès le début nous en savons suffisamment sur ce qui les a menés en prison. Aussi, « Tous les démons sont ici » est plus une chasse à l’homme psychologique exténuante qu’une vraie enquête. Et une fois de plus, Longmire y est magistral. Dans cet épisode, contrairement à son habitude, il va surtout évoluer seul (ce qui lui permet de dialoguer avec lui-même), loin de son vieil ami et complice Cheyenne Henry Standing Bear, loin de son assistante Vic avec laquelle il entretient des rapports ambigus, loin de sa fille Cady qui va d’ailleurs bientôt se marier.

Alors que Shade s’enfuit dans les montagnes perdues du Wyoming, une tempête de glace s’annonce, de celles qui marquent les esprits et peuvent changer le destin d’un homme. Le shérif s’élance à sa poursuite. Le voyage va être rude, périlleux, et même si parfois il peut presque paraître trop rocambolesque pour en être vraisemblable, il n’en reste pas moins que l’efficacité du récit est redoutable. JOHNSON use à la perfection de l’humour, parfois en forme d’allégories, il neutralise les situations les plus tendues en envoyant ici et là une situation burlesque, incongrue ou stupide. Si le fond de son roman est d’une grande noirceur, la forme est farcie de bons mots qui font passer la pilule, ou encore de scènes farfelues, comme celle du shérif chevauchant une motoneige en guise de cheval.

Cependant, « Tous les démons sont ici » est peut-être le roman de la série avec le moins de cet humour propre à son auteur. Il reste un épisode froid dans tous les sens du terme. Les hommes y sont réduits à l’état de bêtes. Ici plus que dans les volumes précédents un parfum de fantastique flotte et il faudra bien l’épilogue pour comprendre tout ce que le shérif aura vécu durant son aventure.

Le récit est également porté par la présence de Virgil, le genre de personnages qui enchantent un roman par leur présence, leur vécu, leur charisme et leurs réflexions philosophiques sur la liberté ou le sens de la vie. Ce Virgil enveloppe l’histoire d’un voile rassurant et quasi onirique au cœur des grands espaces du Wyoming, pour un climat parfaitement peint entre polar, roman noir et western moderne où la nature, la flore et la faune figurent en une part non négligeable dans le décor.

Les us et coutumes de ceux que l’on nomme par erreur les indiens sont toujours évoqués avec tendresse et passion (dans toute la série il en est ainsi). Longmire (et JOHNSON bien sûr) aime ce peuple et le respecte. « Qu’est-ce que vous avez, vous les Blancs, avec la morale ? Peut-être que c’est juste l’histoire de ce qui s’est passé (il marque une pause). Si un Indien montre un arbre, vous les Blancs, vous vous demandez toujours : Qu’est-ce que ça veut dire ? Que représente l’arbre ? Quelle signification ce geste a-t-il ? Peut-être que c’est juste un arbre ».

Un incendie va se déclencher, préfigurant une ambiance quasi apocalyptique. « La tour de flammes émergea du sommet de la forêt avec un bruit analogue à celui d’un train de marchandises, et le vide exerça une traction violente sur ma poitrine, essayant de me faire choir de la poutre sur laquelle j’étais debout, tandis que des cendres incandescentes tombaient des arbres morts. Je me tenais à un endroit où les matériaux inflammables, l’oxygène et la température au-dessus du point d’auto-ignition se combineraient pour créer une combustion spontanée et une explosion ».

Une enquête de Longmire est toujours riche dans l’apprentissage. On peut même avoir tendance à oublier la fin de l’enquête, retenus par des scènes d’anthologie, par des paysages grandioses, des personnages attendrissants ou carrément repoussants, et en fond cet humanisme débordant, cet humour ravageur qui fait que les enquêtes de Longmire sont uniques et entraînent une certaine dépendance.

Le titre original de ce volume est « Hell is empty », emprunté à un vers de DANTE dans « L’enfer » qui accompagne à la fois le shérif et tout cet épisode. Pourquoi le traduire par « Tous les démons sont ici » ? L’explication est dans le texte original de l’italien : « L’enfer est vide et tous les démons sont ici ». Tome paru en 2015, il est, à l’instar des épisodes précédents, d’une grande qualité tant littéraire que dans le scénario. Il est toutefois fortement conseillé de lire la série dans l'ordre car l'évolution de la vie du shérif et de ses comparses est prépondérante et prend même une part non négligeable dans l'intrigue. 

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

samedi 22 octobre 2022

Alice ZENITER « Toute une moitié du monde »

 


Reprenant ses réflexions plus qu’amorcées dans sa pièce-monologue « Je suis une fille sans histoire » de 2021, Alice ZENITER développe sa pensée, la précise encore un peu plus, l’affine et la déploie. S’appuyant sur l’art, la culture, et en particulier « son » milieu, celui de la littérature et du théâtre, elle démontre de manière stupéfiante le formatage de la fiction dans l’Histoire par la figure masculine toute puissante. Il en est de même pour le cinéma, et pas seulement pour celui d’antan.

« Je suis une fille sans histoire » était un texte bref et concis pour être joué au théâtre. Il le fut par ZENITER elle-même. Ici, si le discours est amplement densifié, il prend la forme d’un essai, toujours engagé, toujours enragé, toujours féministe. Comme dans le livre précédent, la littérature fictionnelle n’est pas le seul art cité dans cet ouvrage. Et Alice ZENITER se plaît à relayer des travaux d’autres femmes oeuvrant pour le désassemblage de la norme masculiniste du débat : « Dans « Sortir les lesbiennes », un documentaire radio de Clémence Allezard, la réalisatrice Céline Sciamma déclare qu’elle tient délibérément les hommes hors cadre, hors champ et ajoute que ça permet aux spectateurs masculins de s’identifier aux personnages féminins qu’elle filme. Ce qui pourrait se présenter a priori comme une exclusion est en réalité le seul moyen de les inclure. Trop peu habitués à passer d’un genre à l’autre lorsqu’ils entrent dans une œuvre de fiction, les hommes se projetteraient toujours d’emblée vers les personnages masculins et il faudrait faire disparaître ceux-ci pour que les spectateurs puissent connaître ce que les spectatrices et lectrices pratiquent depuis toujours : une identification indépendante du genre ».

L’autrice aime se faire la porte-parole d’idées déjà énoncées par le passé, mais pas encore acceptées. Ainsi pour justifier la présence d’une femme dans un roman par exemple, elle nous prie de réfléchir sur le fait que si la femme était dans cette histoire remplacée par une lampe, l’intrigue en serait-elle déformée ? En somme, la femme en tant que telle apporte-t-elle quelque chose à l’action ?

Puis convocation de Toni MORRISON et extraits d’une interview de 1993 de la célèbre romancière où elle pose les jalons d’une dissidence féministe dans la culture. Puis la plume d’Alice ZENITER va chercher dans les racines de la littérature, recensant des autrices oubliées ou contestées alors pour n’avoir que rappeler leurs droits de femmes et les devoirs des hommes. Pour parfaire ses convictions, elle ouvre et analyse brillamment des œuvres littéraires, l’occasion d’une autocritique avec le recul : certains personnages féminins de Alice ZENITER ne sont peut-être pas tout à fait à la hauteur, mais elle continue d’y travailler.

Ce texte sait se faire autobiographie, mais sans jamais en faire des tonnes : évoquer (avec cet humour propre à l’autrice, un humour décapant qui fait mouche à chaque saillie) sans dénoncer vulgairement, rappeler une attitude, un comportement d’un homme à son égard ou à celui d’une connaissance, l’image parle d’elle-même, c’est aussi là le grand talent de Alice ZENITER, saupoudrer sans étouffer, le coup n’en est que plus direct.

Elle excelle également dans la manière de ponctuer ses dires de notes de bas de pages, peut-être les passages les plus drôles du livre. Rappelant l’ouvrage que vous tenez dans vos mains, la voici qui écrit à ce propos en note de bas de page (et vous remarquerez que dans une chronique, nous ne citons que TRÈS rarement des notes de base page, aussi mon exercice présent se construit avec une certaine délectation) : « Là, par exemple, il y a une photo de moi sur le bandeau. J’espère que vous l’avez enlevé et que vous l’utilisez comme marque-page ou l’avez jeté parce que je ne voulais pas de photo de moi sur ce livre. On m’a répondu que c’était la charte graphique choisie pour tous les ouvrages de la rentrée. « Je vais faire une note de bas de page », ai-je annoncé d’un ton grave, et tout ce que ma menace a pu me faire obtenir, c’est que la taille de la photo soit réduite ». Car Alice ZENITER est consciente que les artistes en vogue – dont elle fait partie - peuvent être utilisés comme produits d’appel, et dans ce jeu sordide, la femme est montrée souvent par son profil, son image, pas par ses convictions. Il ne devrait plus jamais en être ainsi.

L’autrice se confie, comme rappelée par son parcours. Elle explique pourquoi elle n’a pas voulu enfanter, revient sur le but de son travail d’écrivaine : « Je veux écrire des livres qui soient accessibles au plus grand nombre mais je veux aussi sortir des schèmes préétablis dont je connais pourtant le pouvoir de séduction comme la capacité à rassurer. Pour résumer, j’ai le cul entre deux chaises narratives ». Pour étayer certaines de ses thèses, elle fait appel au défunt Umberto ECO sans oublier de tacler Alain ROBBE-GRILLET concernant son point de vue sur la disparition nécessaire du personnage dans la littérature.

De ce texte puissant et intelligent, chacun peut en tirer une leçon. Pour ma part (et je tiens à me dévoiler sur ce point), homme blanc, sémillant quinquagénaire conscient de mes privilèges mais affublé d’une éducation certes fort lointaine et en grande partie rejetée depuis, mais axée sur le patriarcat et le catholicisme (le patriarcat DANS le catholicisme ?), l’exercice de Alice ZENITER me permet d’entrouvrir des portes de déconstruction, permet de me rééduquer. J’ai toujours eu la conviction que l’âgisme par exemple était une grande fourberie, et j’ai tenté de comprendre les raisons et les racines de la domination masculine. Pour cela, j’ai toujours eu besoin d’êtres plus jeunes pour me rappeler certains devoirs, certaines évidences, pour me remémorer que le monde a changé et m’expliquer en quoi et pour quel bien. Ce livre de Alice ZENITER est l’une de ces pierres dans cette « rééducation », il est en tous points indispensable à des hommes de ma catégorie pour nous frotter aux réalités et admettre que nous avons encore tant de chemin à parcourir sur notre cohabitation avec les femmes, y compris dans l’art et la culture. « Toute une moitié du monde » vient de paraître, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

 (Warren Bismuth)

jeudi 20 octobre 2022

Albert CAMUS en bande dessinée

 


Plusieurs romans graphiques rendent hommage à l’œuvre de Albert CAMUS ou à son parcours. L’illustrateur Jacques FERRANDEZ, né à Alger, à lui seul, a commis pas moins de trois BD, adaptations d’une nouvelle et deux romans de CAMUS.

 


« L’hôte » est une nouvelle originellement présente dans le recueil « L’exil et le royaume » de CAMUS. FERRANDEZ lui redonne vie en 2009 dans une BD sobre et émouvante. Un instituteur français se voit confier un algérien potentiellement dangereux, combattant contre l’Etat colonisateur. Il doit le mener à une ville afin de le placer sous l’autorité des forces françaises. L’atmosphère se tend, l’instituteur se prenant d’affection pour le rebelle, cet hôte réalisant que son geste pourrait être fatal à l’algérien. FERRANDEZ croque magnifiquement ces moments par des dessins réalistes, ensoleillés, précis. Des fresques paysagères viennent décorer une partie du haut de certaines pages dans un décor aride pouvant faire penser à ceux décrits par GIONO du fond de sa Provence.

 


Le plus célèbre roman de CAMUS, « L’étranger », est ici ressuscité en 2013, toujours grâce au travail méticuleux de FERRANDEZ. Le personnage de Meursault y est scruté, à partir du décès de sa mère. Ce roman de retombée mondiale est illustré respectueusement, en prenant soin de ne pas en déformer les propos. L’admiration de FERRANDEZ pour son aîné est évidente, palpable. Il prend le temps pour reproduire cette histoire, n’en perd pas une miette, le résultat est à la hauteur, couleurs chaleureuses pour les scènes en extérieur, plus feutré dans les huis clos

 


« Le premier homme » de 2017 » est une adaptation du roman inachevé de CAMUS, celui dont on retrouve les brouillons dans la voiture où l’écrivain a trouvé la mort en janvier 1960. Là encore des couleurs chaudes pour évoquer la jeunesse de Jacques Cormery, le double de CAMUS, la silhouette écrasante et autoritaire de la grand-mère, la complicité affichée avec la mère. La figure de l’instituteur de CAMUS, celui qui en quelque sorte a influencé le parcours à venir du jeune Albert, est mise en avant. Roman graphique ambitieux de 180 pages qui colle au mieux avec le texte original.

 


Enfin, une longue biographie illustrée, parue en 2013 et sobrement intitulée « CAMUS entre justice et mère », est contée par José LENZINI et mise en images par Laurent GNONI. Des dessins soignés, modernes, là encore de couleur chaude, viennent compléter un long texte revenant sur les épisodes marquant du philosophe écrivain, avec en toile de fond l’attribution du Prix Nobel de littérature en 1957 et le célèbre discours de Stockholm. Retour sur la grand-mère autoritaire, la misère dans une enfance algérienne, l’instituteur de la providence, Monsieur GERMAIN, qui vit en CAMUS un élément particulièrement doué de ses élèves. Mais aussi le football, les histoires de cœur (dont celle avec SARTRE), les positions difficiles à tenir durant la guerre d’Algérie, précédant la fin tragique. Biographie ambitieuse faisant revivre le parcours hors du commun d’un des grands écrivains du XXe siècle.

Quatre albums pour mieux connaître l’œuvre et l’homme, qui peuvent se lire comme une série de quatre épisodes. Les fans devraient s’y retrouver.

 (Warren Bismuth)

lundi 17 octobre 2022

Doug PEACOCK « Mes années grizzly »

 


Admiratif du récit « Une guerre dans la tête » (réédité récemment en poche sous le titre « Marcher vers l’horizon » qui sied mieux à son contenu) de Doug PEACOCK, il s’avérait nécessaire de découvrir au plus vite l’autre de ses écrits traduits en français : « Mes années grizzly ». L’effort ne fut pas vain.

Paru aux Etats-Unis en 1987 puis en France une première fois en 1997, ce livre fut réédité dans la collection Totem (poche) de chez Gallmeister en 2012. Si l’on peut remarquer de nombreuses redites par rapport à « Marcher vers l’horizon », le message est cependant plus ciblé du côté des longues observations de PEACOCK sur les populations des ours grizzly.

Pendant de nombreuses années, environ six mois par an, PEACOCK a bravé tous les dangers pour être au plus près de la vie des grizzlys aux Etats-Unis. Au fil des ans, il est devenu un spécialiste en la matière, observant avec minutie et passion, photographiant, filmant même la vie de ces ours fascinants.

Recevoir des leçons de vie est une autre résultante de cette expérience hors normes : « Les ours sentent l’arrivée des tempêtes hivernales plusieurs jours à l’avance ». Les observer afin d’anticiper. PEACOCK décrit leur hibernation, les querelles d’individus voire de familles. Il s’insurge avec véhémence (n’oublions pas qu’il est avant tout anarchiste) contre les massacres dont les ours sont les victimes. Ils ont failli disparaître de la surface du globe, pourtant l’Homme continue à s’acharner sur eux, sans vergogne.

PEACOCK, c’est de la graine de révolté, alors il explique qu’il sabote, qu’il entre en scène, jouant avec sa vie, celle qui ne valait plus grand-chose à son retour de la guerre du Vietnam. « Il ne restait plus de grizzlys dans ces montagnes, et c’était bien dommage. Ils avaient été abattus des dizaines d’années plus tôt, ou empoisonnés. Même un endroit aussi vaste et sauvage que celui-ci s’était avéré trop petit pour eux. Les grizzlys ont besoin d’immenses habitats : dans une région comme celle-ci, un mâle occupe de 500 à 750 km2, et une femelle moitié moins. Au printemps, les grands ours descendaient des montagnes vers les ranchs, et ils étaient immanquablement abattus ».

Ces massacres eurent lieu en partie dans les années 1960/1970, même s’ils avaient commencé dès le XIXe siècle, avant que certaines lois protègent en partie les ours et les grizzlys. Mais la cupidité de l’Homme est sans limites et même indirectement il menace la survie même des ours : « Le premier prédateur du Sud-Ouest n’était ni le loup ni le grizzly, mais le bétail, qui dévorait toutes les herbes succulentes qui constituaient l’essentiel du régime alimentaire des ours ».

PEACOCK connaît son dossier sur le bout des doigts et sait le faire partager à son lectorat. Dans chaque phrase, chaque expression, la passion est palpable. PEACOCK est un acharné de la défense de la nature sauvage, un militant se dressant tant et plus contre l’injustice, celle des hommes bien entendu. « Les droits des animaux sont bafoués – et nous nous comportons envers eux comme nous l’avons fait envers les indiens ». Car PEACOCK est admirateur du mode de vie des Autochtones, de leur rapport à la nature, de leur respect, leur dévotion même. Il s’empare du sujet afin de compléter ses pensées. Il reste un contestataire de premier ordre et ne s’en cache pas : « J’étais tiraillé entre la nécessité de protéger la nature et ma tendance innée à refuser toute discipline excessive et à favoriser l’illégalité ». Toujours cette réflexion libertaire, pure et entière.

Un chapitre le ramène du côté de la mer de Cortés, où il prend la plume pour y décrire la faune sous-marine, et là non plus il n’est pas maladroit. PEACOCK est l’un de ces hommes rares et précieux qui vous mettent le nez dans votre caca, qui vous secouent la tête en vous expliquant que tout n’est pas perdu à condition de se révolter, encore faut-il braver le danger. Ouvrage passionnant de bout en bout, écrit avec une main sûre et pourtant questionnant sans arrêt, du travail de maître rédigé en grande partie dans les années 80. Auteur à lire d’urgence.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

samedi 15 octobre 2022

Patrick PÉCHEROT « Pour tout bagage »

 


Pour son nouveau roman, Patrick PÉCHEROT utilise le rétroviseur comme outil d’écriture. Un grand bond dans les années 70 en France. Le prétexte de cette plongée dans le temps est le kidnapping moyennant rançon du banquier Angel SUAREZ à Paris en 1974. C’est alors le G.A.R.I. (Groupe d’Action Révolutionnaire Internationaliste) qui est à la manœuvre. Derrière cet enlèvement, ce sont de nombreuses revendications qui voient le jour, nous sommes au moment charnière alors que l’on espère se dessiner un Nouveau Monde : l’antimilitarisme, l’amour libre, les communautés, le collectivisme, et ce vent libertaire qui souffle parfois en rafale.

Arthur Sorot, sorte de double de l’auteur, est le narrateur de cette histoire dans l’Histoire, témoin de la jeunesse turbulente et dissidente des trente glorieuses, mais bien plus spécifiquement image même de cette utopie propre à la décennie 70. Arthur a, comme tant d’autres, cru à un avenir plus égalitaire entre les peuples, plus fraternel. Comme tant d’autres, il a vieilli, et il se présente à nouveau plus de 40 ans plus tard, rêves éteints et valoches sous les yeux. Il ressort de vieilles photos jaunies, les scrute et les commente.

Patrick PÉCHEROT réussit la prouesse d’un grand balayage quasi exhaustif (ça ne peut jamais l’être, bien entendu) de l’activité (contre) culturelle en France dans les 70, l’influence venant des Etats-Unis, mais l’identité plus ou moins revendiquée et estampillée France est bien réelle. En fond, les images d’actualités, politiques surtout, défilent à la vitesse grand V, comme projetées au fond d’une salle obscure, par un Super 8 ronronnant sur un drap blanc dépareillé.

Inventaire à la Prévert du militantisme des 70’s, ce roman semble revendiquer à chaque page un « C’était mieux avant » encombrant et fataliste. Mais alors il faut le lire jusqu’au bout pour comprendre.

Les années 70, c’est l’agonie de FRANCO, le dictateur espagnol, c’est la vie avant Internet, c’est-à-dire en direct, non virtuelle. C’est aussi l’époque des grandes utopies politiques passant par le Larzac, la Résistance à l’oppression, la Révolution à tout crin. Et les taupes, les infiltrés au sein des organisations. En est-il ainsi pour le G.A.R.I. ? Cette période pattes d’eph’ patchouli liberté est dépeinte avec nostalgie et sens du détail : « Je parle encore d’années moyenâgeuses. Ailleurs, on les a dites de plomb. Des années à guerre froide. À gauche ultra et droite extrême. À kébours dans l’ombre. À marionnettes, corps tordus et embrouillaminis. Des années groupuscules infiltrés, des fois que Mai 68 revienne, plus garnement du tout, vrai méchant. Ou que, lassés de l’attendre, certains se sentent avant-garde armée du prolétariat ».

Ce roman foisonnant est avant tout, ou en conclusion, le bilan d’une vie de militantisme, d’une part sur l’héritage parfois tendancieux (gilets jaunes notamment), d’autres part sur l’utilité ou non qu’il y eut à cramer autant d’énergie pour que le monde soit moins moche, quand on voit le résultat près de cinq décennies plus tard, même si l’on peut s’interroger sur les réflexions du narrateur à propos des ZAD. Mais c’est aussi l’occasion pour lui de se questionner sur la suite. « On pigeait tout. Nucléaire non merci ! Let the sunshine in et vive le vent, vive le vent, vive le vent dit vert. Aujourd’hui, quatre éoliennes dans le décor déclenchent une émeute. Sus aux méchantes bêtes, inutiles et nuisibles ! Je ne pige plus trop. Une fois pour toutes, j’ai décidé de m’en foutre. Tant de gens brassent plus d’air qu’un parc éolien sans provoquer un watt de jus… ». Un Arthur résigné, groggy devant le constat.

Roman qui sent la lacrymo autant que la lavande et la saveur de madeleine. Roman d’un monde révolu, terminé, fini, exterminé, exécuté, il en est le souvenir, le reflet, avec les erreurs du passé – reproduites pourtant -, la rage diluée depuis, voire passée en partie de l’autre côté des barricades héritières de 1968. Exercice de style stupéfiant où s’entremêlent moult images des seventies, parasitées soudain par le retour au présent, décennie deux du siècle vingt et un, et son goût de gâchis, tout ceci porté par une écriture argotique, populaire, à l’ancienne, une écriture elle aussi en partie disparue, qui a pourtant embelli les années 70, avec le talent de AUDIARD, entre autres. Mais la figure tutélaire du roman pourrait bien être celle de Léo FERRÉ, même s’il va lui en cuire en fin de volume. Ces 70’s pourtant pionnières des luttes en cours, qui ont posé les jalons de la révolte du siècle suivant.

« Reprendre le chemin de l’école, c’est la grande illusion, jamais ne reviennent le goût des Malabar, l’odeur de la cour et celle des marronniers. On renifle des parfums de synthèse en faisant semblant de rien mais ils sont bien pourris ». Ce roman vient de sortir, il est à déguster sur un vieux pouf orange.

 (Warren Bismuth)